C'est lors d'une soirée froide et pluvieuse, le 12 décembre 1976, que Romy Schneider accorde une interview à la journaliste féministe Alice Schwartzer, qui souhaite lui consacrer un article pour le premier numéro du magazine féminin qu'elle lance en Allemagne: Emma (cf couverture du magazine ci-contre: première édition parue en février 1977).
L'entretien se déroule dans l'appartement d'Alice, à Cologne, en Allemagne; il va durer toute la soirée jusqu'au début de la nuit. Les conversations sont enregistrées sur bandes magnétophone et Alice laisse Romy s'exprimer librement, qui parle majoritairement en français. La journaliste coupe parfois l'enregistrement à la demande de Romy.
L'intégralité de cet enregistrement reste inédit. Alice a consacré un livre sorti qu'en Allemagne en 1998 "Romy Schneider: Mythos und Leben", qui reprenait quelques extraits de l'entretien. Ce n'est qu'en 2018, pour la sortie d'un autre livre (édité aussi en français) "Romy Schneider intime" et pour le documentaire "Conversation avec Romy Schneider", que d'autres extraits ont été livrés au grand public.
- photographies de Gabriele Jakobi -
Quelques extraits de l'entretien (retranscription des extraits des bandes sonores du documentaire "Conversation avec Romy Schneider"):
RS- Des paparazzis de tous les côtés, des gens qui te courent après, et te poursuivent, Alice. Partout ! Devant la maison, partout ! Je ne pouvais pas sortir de ma maison !
RS- Je suis revenue ici, pour travailler en Allemagne. Après 17 ans, je fais mon 50ème film ici et je refuse quoi que ce soit comme accueil. Tout, je refuse tout ! Pas de photos, pas d'interviews, rien ! J'ai mes raisons et j'ai le droit de le faire.
RS- Il y a une chose, il faut être clair avec ça... c'est la presse ! La presse, en France, il y a une presse dégeulasse, comme partout, mais ça n'est jamais comme en Allemagne... contre moi ! Et ça, depuis 15 ans !
AS- Tu penses que ça vient d'où ?
RS- Je n'ai pas de réponse, je ne sais pas pourquoi.
RS- Personne ne comprend que j'ai des parents comme ça... C'était jamais un père, jamais... C'était de la rigolade, c'était superbe, mais un animal très étrange, très beau, mais c'était pas un père ! C'est quelqu'un qui a fait beaucoup, beaucoup souffrir ma mère. Mais... je l'aimais quand même... beaucoup ! Les femmes, dans ma famille, c'était des personnes fortes. Sa grand-mère, ma mère... et moi. Rosa Albach-Retty, c'était une très grande actrice. Mais on n'avait jamais un vrai contact, avec mon père, oui, mais pas avec elle, je suis désolée. Mais je sais qu'elle avait connu Elizabeth d'Autriche ! Tu imagines un peu ! Eh oui... le Kaiser et tout ça... Puis il y a des choses aussi du côté comédie que j'ai appris et que je n'accepte pas; ça, je ne l'ai jamais dit, mais je n'avais jamais de contact, jamais !
AS- Cela veut dire qu'elle a eu des sympathies pour les fascistes ou qu'elle a plus ou moins collaboré ... ?
RS- Je ne peux pas le jurer, j'étais vraiment trop petite. Je ne peux pas l'affirmer.
Si je jure sur la tête de mon David, il faut me croire ! Parce que je ne peux pas jurer sur la vie de mon fils, et mentir, c'est pas possible. Je ne peux pas. Et je jure.... (Romy demande à Alice d'arrêter l'enregistrement: elle lui aurait alors rapporté que sa mère - Magda Schneider - a été la maîtresse d'Hitler. La journaliste ne pense pas que Magda ait couché avec le Fuhrer, tout en reconnaissant qu'elle a fréquenté Hitler.)
RS- On dit "tu as du talent", c'est vrai, on a du talent, mais moi, je ne le savais pas ! Je savais seulement, qu'après un troisième Sissi, que je voulais autre chose, ou je reste avec ce métier ou je m'en défleure, ou je fais autre chose.
AS- Tu as souvent une conduite farfelue.
RS- C'est vrai. Sans arrêt.
AS- Et comment réagissent les gens ?
RS- Mal. On te crache dessus. On dit les choses les plus ignobles. Comment réagir face à quelqu'un qui... comment dire... face à une "propriété publique" allemande: Romy Schneider, propriété publique allemande. Trois fois Sissi. Domaine national allemand.
AS (en allemand)- Qu'est-ce que tu voudrais dire qui pourrait choquer ? Quelque chose de provoquant ?
RS (en français)- Pas si vite ! Je t'en prie, pas si vite ! Laisse moi réfléchir. Pour le moment, je fais comme ça avec toi, mais je ne peux pas parler si vite de choses que j'ai vraiment envie de balancer ! (en allemand:) Tu peux traduire tout ça. Le français est peut être devenu ma langue. Ma langue maternelle, peut être. (en français:) Voilà, c'est déjà un choc !
RS- Ou je me sens bien, et où les gens étaient comme ça, à bras ouverts. Quand je suis arrivée, c'était ou ? C'était en France ! Ici, on m'a craché dessus ! Et on m'a craché dessus pourquoi ? Parce que j'étais amoureuse d'un homme ! De Monsieur Delon, parce que je suis partie ?
RS- J'étais totalement, follement amoureuse d'Alain. Et j'ai vécu avec lui et puis, c'est tout. J'en ai bavé beaucoup car j'ai vu Alain travailler avec des grands metteurs en scène et je me suis dit: "mais qu'est-ce que je vais faire, moi ? Qu'est-ce que je vais devenir ?" Parce que ce métier, quand même, je suis faite pour ça !
Si j'aime, j'aime ! Si je suis avec quelqu'un, je suis entière et je ne suis pas sûre que je le resterai. J'ai passé beaucoup de moments seule, et cette force me vient de là. C'est tout ! Je ne l'ai pas d'un homme, ni d'une femme, mais de moi même. J'ai très souvent été seule. Mais ça fait du bien d'être seule, finalement; ça fait aussi beaucoup de mal, par moments, on pleure beaucoup.
RS- Je suis un petit peu comme Elizabeth Taylor, je veux toujours me marier, je veux avoir des enfants, j'aime les hommes avec lesquels je vis, parce que les hommes qu'elle a aimé, elle les a épousé, tous. Elle voulait des enfants et elle les a épousé tous, je trouve cela formidable ! Pourquoi pas ? C'est bien, non ? C'est un peu fatiguant, elle doit être morte de fatigue.
RS- Il y a très peu de femmes et surtout peu d'hommes qui me donnent de la confiance. Ce n'est pas que je déteste les hommes, seulement... on est tellement découragé de notre courage. Moi, je crois toujours, je donne du courage à un homme, par mon courage, de mon courage, et on nous décourage ! Merde ! Tu crois, ça aide ?! Pourquoi ça aide pas ? ça leur fait peur ! Je ne comprend pas... Je comprend une chose qui fait peur aux hommes, c'est mon agressivité qui est forte, de plus en plus forte et ça, c'est vrai !
Je veux vraiment avoir confiance, vraiment ! Je te jure ! Je veux que l'on fasse la plus belle chose, la plus formidable chose mais je veux aussi que ça choque tout le monde ! ça, je le veux ! Voilà... je ne me gêne pas, tu sais. Pas du tout. Je n'ai plus peur de certaines choses. Je n'ai plus peur de me laisser aller. Je n'ai plus peur de me comporter librement.
AS- Si tu ne veux plus mentir, Romy, il faut que tu saches ce qu'est ta vérité. Si tu en as une.
RS- Ah, voilà... qu'est-ce que c'est la vérité ?
RS- Mais surtout, ta vérité.
AS- Je la cherche. J'ai déjà trouvé une chose: je ne veux plus mentir. J'ai déjà tellement menti, mon dieu, quelqu'un qui commence si tôt dans ce métier, tu es voué à mentir. C'est à dire quand tu as 14 - 15 ans, tu ne sais même pas que tu mens !
RS- Je suis comme une Simone Signoret un peu plus jeune. Pareille, Simone, un peu plus âgée, qu'est-ce que je vais faire ? Ce sera pour moi toujours une femme belle. Belle, dans tout ce qu'elle a, là-dedans, c'est à dire je vois deux femmes: je vois une femme qui aime un homme comme je n'ai jamais vu une femme aimer un homme, Yves, et je vois aussi l'autre femme: l'actrice, qui est superbe, magnifique, l'une des plus grandes pour moi. J'ai pris de sacrées leçons à regarder Simone Signoret sur scène et à l'écran. Et à l'écouter, chez elle.
RS- Moi, je te donne beaucoup plus ce soir. Je te fais beaucoup confiance. Si tu me trompes Alice, ce sera très grave. Mais vraiment très grave, je t'assure. Pour toi, comme pour moi, je ne te trompe pas.
(Romy confia des choses personnelles à Alice, qu'elle ne voulait pas voir publier ni révéler au grand public, notamment sur son enfance :)
J'avais 7 ans, à Berchtesgaden, là où ma mère a une maison depuis 30 ou 35 ans, j'avais oublié les vols en rase-mottes, la brume, dans les champs. J'avais oublié, j'avais un chemin car j'allais à l'école communale, l'école élémentaire à Schonau, près de Berchtesgaden, mais je suis en train de penser... si tu veux me poser une question plus tard, tu pourras, mais je ne veux pas blesser ma mère, je ne veux pas.
(Romy demande à Alice de stopper l'enregistrement pour lui confier que son beau-père, Hans Herbert Blatzheim a essayé à plusieurs reprises de coucher avec elle).
RS- Si on te fais trop de mal dans le pays d'où tu viens, on part. Et tu vis là où tu es bien. Qu'est-ce que tu veux... Je ne suis pas une...
AS- Ne pleure pas.
RS- Pourquoi pas ?
AS- Mais je ne veux pas que tu souffres.
RS- Je ne suis pas... un surhomme.... C'est tout... Mais c'est comme ça, c'est tout. Je ne pourrai jamais plus vivre en Allemagne. Jamais plus.
RS- Je n'ai pas besoin qu'on me dise que je suis une bonne actrice, je sais que je le suis. Que je suis la meilleure de l'Europe: pfff... !
RS- Tu sais ce que tu as en face de toi ? Le spleen germanique. C'est de Luchino Visconti, il avait tout compris. Le spleen germanique, c'est la contradiction continuelle, totale, toujours. Et c'est aussi être totale, entière, c'est à dire, tu ne choisis jamais la facilité.
En septembre 2018, afin d'assurer la promotion de son livre édité en français et la diffusion du documentaire, Alice Schwartzer donne plusieurs interviews aux médias français (presse, radio, TV). Elle affirme que Romy lui aurait fait quelques confidences, hors enregistrement:
-son beau-père Hans Herbert Blatzheim (le second époux de sa mère) la poursuivait de ses assuidités sexuelles; mais Romy ne souhaite pas l'évoquer publiquement, pour ne pas "blesser" sa mère;
-la promiscuité de sa mère Magda, de son père Wolf et même sa grand-mère paternelle Rosa, avec le régime nazi. Romy aura pensé toute sa vie que sa mère avait été jusqu'à être la maîtresse d'Hitler;
-sa bisexualité: la journaliste va même jusqu'à avancer le fait que Romy vouait une passion folle à Simone Signoret.
> Le magazine d'Alice Schwartzer Emma (1998 - 2018):
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