La passante du sans-souci
Les interviews
Romy Schneider
( actrice - rôles de Elsa / Lina )
Avril 1982
Il y a longtemps déjà que je suis tombée sur le sujet de La Passante du Sans-Souci. Je ne me souviens même plus quand c'était. J'avais lu le livre et je savais que je voulais être Elsa. Les années ont passé, mais Elsa ne m'a jamais totalement quittée. A l'occasion du tournage d'Une Histoire Simple en 1978, La Passante du Sans-Souci est revenue. Nous tournions dans les décors pour la scène avec la mère de Marie, interpréyée par Madeleine Robinson que j'estime et j'admire. Elle me parla de ce sujet et m'invita à lire La Passante du Sans-Souci, ce que j'avais déjà fait. J'ai ensuite continué à travailler, tout le temps, beaucoup, beaucoup trop.
Un soir, enfin à La Closerie des Lilas*, je discutais avec mon agent Jean-Louis Livi de mon "programme". Je fis allusion à La Passante du Sans-Souci.
- Avec qui pourrais-tu faire le film ?
- Avec une seule personne en France, Jacques Rouffio, répondis-je immédiatement.
Après L'Horizon en 1967, Le Sucre en 1979, c'était clair pour moi. Je souhaitais très fort qu'il accepte. Et il a accepté. J'étais vraiment fière: c'était la première fois de toute ma carrière que j'étais à l'origine d'un projet.
Jacques Rouffio entreprit donc d'écrire le scénario avec Jacques Kirsner. Le roman de Joseph Kessel date de 1937. Oui, ils ont su, à eux deux, élargir l'histoire, la rendre encore plus émouvante. L'évocation du passé s'accompagne d'une tragédie actuelle. Elsa a été tuée. Par la folie des nazis. Et Lina mourra également, victime d'une autre folie. Mais Rouffio et Kirsner ont su faire comprendre que rien n'était définitivement fini...
En 1981 j'avais joué un double rôle dans Fantôme d'amour sous la direction de Dino Risi. Et voilà à nouveau un double défi. Cela ne me faisait pas peur mais à Rouffio et Kirsner, oui. Ils se demandaient si j'acceptais le double rôle et l'élargissement au temps présent. Je ne pouvais y croire tout d'abord. Je pensais que c'était une de leurs plaisanteries. Mais Jacques Rouffio m'écrivait de belles lettres, où il confessait son inquiétude. La pensée que j'ai pu intimider quelqu'un me chagrine. Il en a toujours été ainsi, jusqu'à ce qu'on me dise: "Tu te rends compte de ce que tu représentes dans ta profession ?" Cela ne m'intéressait pas. J'ai assez souvent vu ma frimousse. J'ai toujours un miroir dans mon sac. Je me connais. Mon image m'est indifférente. Que peut-on dire de moi que je ne sache déjà moi-même ? Vous savez, les gens que l'on rencontre après une nuit sans sommeil, ces gens vous déclarent: "Ah, quelle bonne mine vous avez ! Vraiment belle ce soir !"... Je ne peux qu'en rire.
Vous avez dit un grand rôle "romanesque" ? Voyez-vous, j'ai aussi de l'humour, quoi que l'on puisse me dire par ailleurs. Oui, j'ai créé Elsa et Lina, Jacques Rouffio m'a beaucoup aidé en me laissant jouer d'instinct, en ne procédant jamais à des répétitions, sachant que je donnais immédiatement le maximum. Mais il ne faut pas trop se fier à l'instinct. Si l'on s'y fie de trop, il nous lâche un jour. Par ailleurs, je travaille toute seule. J'écris sur des petits bouts de papier des mots, des notes, et des remarques relatives au personnage: "Lina fait ceci, Elsa fait cela." J'ai cette habitude depuis longtemps.
Jacques Rouffio a travaillé avec moi en me donnant certaines indications, c'est tout. Par exemple, dans la scène du cabaret Rajah, où Elsa se saoûle, se détruit, il m'a simplement dit: "L'Allemagne se ruine et Elsa se ruine." C'est formidable, non ?
Gérard Klein est une vraie découverte. Oh oui ! Il incarne mon ami Maurice Bouillard. Et il est effectivement remarquable. Au début, il mourrait de peur. J'étais disposée de tout coeur à l'aider, comme j'avais aidé avec succès, me semble-t-il, Jacques Dutronc dans L'Important c'est d'aimer. Comment s'exprime l'aide apportée à des débutants ? Je suis tout simplement là. Je demande que l'on m'appelle quand on a besoin d'une donneuse de réplique. Sans fausse modestie, je vous assure que j'ai alors plus le trac que si je jouais la scène moi-même.
Je joue à nouveau au côté de mon partenaire préféré, Michel Piccoli. Oui, Jacques Rouffio nous a dit: "Avec vous, les essais sont inutiles, cela devrait aller sans. Vous avez déjà fait vos preuves."
On commence toujours par se jeter des fleurs. "Tu es le meilleur." - "Mais non, tu es la meilleure." Et dans les scènes dramatiques ou les demi-tons, il peut "m'avoir" ou plutôt c'est moi qui l'ai. En contrepartie, dans les passages moins tendus, où il faut rire, c'est lui le boss. Moi-même j'ai tendance à rire et j'ai parfois du mal à me retenir. Quand une étincelle s'allume dans ses yeux, je ne peux plus résister. Voulez-vous savoir ce qu'il a écrit à mon sujet dans son livre Dialogues égoïstes ? D'abord, que je suis une actrice qui crée elle-même ses rôles, ce qui m'a natuellement fait plaisir. Puis, à peu près ceci: "Nous vivons un moment essentiel quand nous nous retrouvons pour tourner pendant trois mois. Si bien des gens n'existent que sur la base d'une sympathie manifestée ouvertement, Romy et moi avons la chance de nous comprendre sans paroles. Les intimités du travail sont très exigeantes. Avec Romy, ce n'est ni une lubie, ni une amourette. Romy et moi, une association à responsabilité illimitée."
Elsa chante une chanson formidable. C'est un poème de Heine du Livre des chants. Un poème extraordinaire de 1822:
C'est toi qui m'es restée le plus longtemps fidèle, tu t'es interessé à moi, et tu m'as prodigué la consolation dans le besoin et l'anxiété.
Tu m'as donné à boire, à manger, tu m'as prêté de l'argent, tu m'as pourvu de linge et du passeport pour le voyage.
Ma bien-aimée ! Que Dieu te préserve longtemps encore du chaud et du froid; qu'il ne te rende jamais les bontés que tu as eues pour moi !
Il exprime exactement ce que pourrait aussi dire Elsa à ceux qui l'aident, surtout chez Charlotte, mais je ne l'ai pas chanté moi-même. Le playback est parfait. J'y ai aussi travaillé très dur. Je me suis beaucoup entraînée avec Anne-Laure Nagorsen, j'ai écouté plus de mille fois la cassette. L'ingénieur du son, William Sievel, a été très satisfait de la synchronisation. Et Dieu sait combien il en a vu avec moi ! Je commets l'erreur d'articuler de façon difficilement compréhensible, parce que je parle plutôt bas. Dans un dialogue avec Charlotte, il nous a interrompu, le casque sur les oreilles:
- Plus fort, s'il vous plaît, je n'entend rien.
Nous avons recommencé à chuchoter. Et lui, désespéré:
- Mesdames, vous pensez certes, mais vous ne pariez pas !
C'est beau, non ?
C'était une atmosphère d'amitié. Une seule fois, j'ai été prise d'un accès de fureur. Un jour, quelques minutes avant de reprendre le tournage, Roufio voulut modifier le contenu de mon texte. Ce que j'ai en horreur, car je passe des heures à l'apprendre, à me l'approprier, à le possèder. Je me suis alors précipitée vers la porte d'entrée en criant à tue-tête:
- Non... non ... et non ! J'ai eu trop de mal à me le mettre dans le crâne ! A présent, c'est fait, il est trop tard pour revenir en arrière!
Jacques m'a lancé un long regard affligé et tout est rentré dans l'ordre.
Cela se passait à Berlin, en studio. J'y avais déjà tourné, c'est vrai. Mais je n'y avais plus tourné depuis Jeunes filles en uniformes en 1958 et seulement bien plus tard, à nouveau pour Portrait de groupe avec dame en 1976. Rien n'avait changé et je ne m'y sentais pas très à l'aise.Mes rapports avec l'Allemagne, avec le cinéma allemand ne sont pas particulièrement bons. Je crois bien qu'ils ne m'ont pas encore pardonné et qu'ils ne me pardonneraient jamais.
Berlin a une signification particulière pour moi. Mon fils y est né. Et j'ai passé dans cette ville lestrois plus belles et plus heureuses années de ma vie.
Avec le titre original de "La Passante du Sans-Souci" (nb: dans le générique de début) il y a une dédicace à laquelle je me suis accrochée et que j'ai défendue avec bec et ongles. J'ai dédicacé mon travail "à David et à son père". Jacques Rouffio n'était pas très emballé. Par pudeur, sans doute, il m'a dit:
- Je crains que cela ait une allure un peu trop personnelle...
Ce à quoi je lui ai répondu:
- Qu'est ce qui, aujourd'hui encore, est encore personnel ? Dans mon cas précis, il se trouve que si l'on considère que j'appartiens à tous, il est bon que tous sachent ce qui m'appartenait à moi, et que j'ai perdu...
Jacques Rouffio m'a alors répondu, prouvant ainsi qu'il avait compris:
- Ma pauvre petite Romy, la vie d'actrice n'est pas toujours drôle.
Tout a un prix qu'il faut payer sans rechigner. En 1977, j'ai un jour déclaré: "J'ai 50 films", de la même manière que j'aurais dû dire: "J'ai 50 ans". "La Passante du Sans-Souci" est pour moi plus qu'un film, beaucoup, beaucoup plus.
*La Closerie des Lilas: célèbre grande brasserie restaurant de Paris, au boulevard Montparnasse, où fut tournée la scène de rencontre entre Romy et Philippe Noret dans Le Vieux Fusil en 1975.
Jacques Rouffio
( metteur en scène )
Pour moi Romy est un être "en marche"... La sympathie qu'elle inspire, elle l'a doit je crois, à deux choses: l'image qu'elle donne à la vulnérabilité, sa voix, sa façon d'interpréter ses rôles avec tendresse et malgré cette vulnérabilité pathétique, on sent chez elle une force. C'est une femme qui ne "lâche" jamais. C'est pour cela que les gens l'aiment. Elle a un contcat intime "en profondeur" avec le public. C'est une des seules actrices du cinéma français qui provoque cet appétit des gens de la voir.
Dominique Labourier
( actrice - rôle de Charlotte )
Durant tout le tournage, je n'ai pas cessé d'être émue par Romy / Elsa. Elle exprimait si fort sa peur et elle était si totalement investie par son personnage, qui lui-même était fragile, apeuré, vulnérable, que son angoisse m'ôtait la mienne. J'avais envie de la rassurer, de la prendre dans mes bras, de lui dire "ça va passer". Au cinéma je n'avais jamais travaillé avec quelqu'un qui se donne ainsi comme Romy, jusqu'au vertige.
sources:
livre Le Journal de Romy Schneider, Moi Romy, de Renate Seydel, 1989.
livre Romy Schneider images de ma vie, de Renate Seydel