Il y a vingt-six ans, l'actrice fétiche de Claude Sautet disparaissait
brutalement, laissant le public inconsolable.
Le 29 mai 1982, la nouvelle tombait comme un coup de tonnerre et l'épilogue
d'une tragédie : Romy Schneider était morte dans la nuit, à l'âge de 44 ans. Une
vie s'arrêtait tandis qu'une autre continuait sur l'écran pour nous laisser
inconsolable, frustré sans doute de ne pas pouvoir la voir vieillir, coupable
peut-être aussi de ne pas avoir compris qu'une femme était passée bien avant une
vedette. La nostalgie qui est souvent une mauvaise habitude renvoie toujours le
portrait en pied de Sissi où la jeune fille de dix-sept ans devient à la fin des
années 1950 une héroïne de roman-photo rose et or. Il faudra attendre une bonne
dizaine d'années et Les Choses de la vie de Claude Sautet pour que l'image
commence à s'estomper ou au moins à se déplacer.
De César et Rosalie à La Banquière, en passant par son rôle pathétique dans
L'Important c'est d'aimer, l'autre Élisabeth d'Autriche du Crépuscule des dieux
ou la femme sacrifiée du Vieux Fusil, Romy devient l'égérie des années 1970. Le
cinéma est alors comme le miroir qui reflétera son humanité, sa force véhémente,
ses faiblesses bouleversantes. Sans oublier son charme. Celui qu'elle exprime du
côté de Sautet ou en retrouvant Delon son premier grand amour dans L'Assassinat
de Trotski de Losey ou La Piscine de Deray.
Des blessures indélébiles
Mais est-ce la femme que l'on regarde ou l'actrice que l'on applaudit ? C'est
dans cette équivoque que Romy existe à la fois comme une comédienne capable de
passer d'un drame à une comédie grinçante et comme une actrice populaire. Son
jeu n'est peut-être qu'un dédoublement, ses interprétations l'incarnation d'un
malaise plus intime et profond. Et si la tragédienne est devenue un exemple que
les femmes voudraient suivre et que les hommes rêvent d'apprivoiser, la vraie
Romy est au-delà de ces conventions affectives. Car sa vérité ce sont aussi les
grandes douleurs de sa vie comme le suicide de son premier mari ou la mort
accidentelle de son fils David en 1981. C'est beaucoup et c'est trop quand le
drame vous rattrape au mauvais tournant d'un rôle que l'on n'a pas choisi.
Vingt-six ans après, que reste-t-il alors de ses bonheurs radieux, de ses
blessures indélébiles ? Un souvenir toujours vivace qui s'accroche à des images.
Ici l'inévitable Sissi qui fait toujours rêver les jeunes filles en quête de
prince charmant, l'héroïne d'Orson Welles dans Le Procès, la maîtresse révoltée
des Choses de la vie, Lily la prostituée manipulée de Max et les Ferrailleurs,
la femme perdue et pathétique du Train, celle aimante et torturée du Vieux
Fusil, ou encore l'épouse volage d'Une femme à sa fenêtre. Quand ce n'est pas
l'actrice paumée de L'Important c'est d'aimer ou la compagne sexy et
insatisfaite de La Piscine…
À moins que tous ces rôles célèbres se résument à un seul et à une photo
prise dans les coulisses du tournage de Ludwig, le crépuscule des dieux de
Visconti. On la voit dans la robe d'Élisabeth d'Autriche, à genoux devant son
fils David, alors âgé de 6 ans, coiffé d'un casque de dragon. La promesse d'une
carrière alors à son zénith, le bonheur au bord d'une future douleur et l'amour
maternel bientôt endeuillé. Il y a là dans ce cliché comme la synthèse de toute
sa vie : le cinéma au superlatif, le costume d'un personnage qui la poursuivra
tout le temps, et une femme à genoux devant un enfant chéri qui partira trop
tôt. Le spectacle et l'intimité confondus, les coulisses d'un tournage qui
rejoignent celles de son existence et l'ombre d'une blessure qui ne pourra
jamais se refermer.
C'est peut-être cette simple image arrachée au hasard qui restera comme la
trace indélébile de Romy Schneider.
>> Source: article de Dominique Borde du 13/11/2008 sur Lefigaro.fr